mardi 18 septembre 2007

Une destinée en blé entier

chroniques dominicales


Que fait-on quand on tombe amoureux d’une étrangère à l’épicerie du coin?

J’étais entré pour n’acheter qu’un pain. Comme je déteste l’ambiance des supermarchés, je faisais vite. C’est au tournant d’une rangée que je l’ai vu dans l’angle mort de mon œil gauche.

Elle inventoriait les produits sur une tablette, essayant de figurer si un de ceux-là auraient l’honneur de finir dans son panier. C’est à ce moment précis que j’aurais voulu être un yogourt. On ne se réincarne jamais dans le bon format. Maudit carma! Elle ne m’a pas remarqué tout de suite, trop préoccupée à marmonner les paroles d’une chanson provenant de ses écouteurs. Elle était belle, elle avait l’air ailleurs.

J’ai freiné sec, mes souliers ont criés tellement l’arrêt était abrupt. Je venais accidentellement d’attirer son attention. Il n’y avait que quelques secondes pour réagir. Des secondes qui ont toujours l’air d’une éternité. J’ai opté pour la traditionnelle feinte du gars que-finalement-c’est-pas-juste-du-pain-qu’il-me-faut. À vrai dire, je me foutais bien d’acheter en trop, l’important c’était d’être là le plus longtemps possible. Si cela occasionnait deux pintes de lait, quatre douzaines d’œufs, un surplus de pomme de laitue et des céréales pour huit mois, ça en valait le coup. Tout ce qui m’importait; garder un visuel clair de cette étrangère.

En s’engageant dans la rangée avec son panier, elle n’a pas eu d’autres choix que de me remarquer. J’obstruais pratiquement le chemin en feintant de m’intéresser à la date d’expiration d’un fromage. Une fois qu’elle avait passé devant moi, la filature pouvait enfin commencer.

Première constatation primordiale, elle achète en très petite quantité; un seul litre de lait. Je ne voyais pas comment on pouvait être amoureux avec si peu de calcium.

Deuxième constatation, ma faible subtilité en filature venait de me faire repérer. Pauvre idiot! C’est comme ça que je suis senti quand j’ai commencé la lecture du premier article à ma portée. De la farine? Peroxyde de benzoyle, amylase, riboflavine.

Ma chasse à « l’homme » était sur le point d’échouer, j’optai donc pour le plan d’urgence. Pour lui donner l’impression qu’elle se trompait sur mes intentions, je la dépassais, avec ma farine bien entendu, d’un pas nonchalant. Fallait à tout prix briser ses soupçons.

Je suis allé l’attendre dans la rangée du surgelé, avec pour stratégie de l’attaquer de face. Selon mes calcules, pas précis du tout, elle devait éventuellement déboucher au bout de la rangée du congelé. Inévitablement, j’aurais la chance de croiser son regard.

En l’attendant, je me suis mis à observer la vie aquatique des homards dans l’aquarium, servant de présentoir à leur achat. Ils avaient l’air de se trouver stupides d’être tombés dans un filet de pêcheur. Je fixais le plus gros, qui contrairement aux autres, cherchait à gagner la surface de l’énorme bocal. Y’a des jours, la vie est vraiment pourrie. Un matin il s’est dis qu’il changerait de chemin pour briser la routine. Y pouvait pas s’imaginer que ça finirait comme ça. Certains que piégé dans un aquarium, il doit s’ennuyer de la mer (et de sa mère).

- Pardon, s’cuse-moi.

Je m’enlève pour faire de la place et sans que je réalise mon inattention, elle est derrière moi. C’est elle qui me parle.

- …

J’avais pourtant gardé une vigile accrue de la rangée. Et elle était là, à quelques centimètres de mon épaule. « Mission Abord, Mission abord ».

J’ai battu en retraite pour aboutir à la caisse. Pendant que la farine, fromage, œufs et autres articles inutiles passaient au lecteur magnétique, je me mis à l’analyse : - Elle avait brisé les allées et venues des rangées – Elle avait donc sauté une rangée (probablement celles des articles ménagers) – AH! Elle ne pouvait que connaître l’endroit. C’était une explication satisfaisante.
En quittant, je savais qu’il y aurait un autre duel. J’ai pris mes sacs et je sortis de l’épicerie. Ce n’est qu’une fois chez moi que j’ai réalisé mon oubli. Le pain.


jf daunais

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